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Le rouleau compresseur Starlink loin d'être “une solution miracle” pour la DGEN


Pour Raimana Lallemant-Moe, Starlink est loin d'être “une solution miracle” et pourrait avoir des conséquences désastreuses sur l'économie locale. Crédit photo : AFP.
Pour Raimana Lallemant-Moe, Starlink est loin d'être “une solution miracle” et pourrait avoir des conséquences désastreuses sur l'économie locale. Crédit photo : AFP.
Tahiti, le 21 février 2025 - Starlink bouscule le paysage numérique mondial. Plébiscité par de nombreux Polynésiens, notamment pour connecter les habitants des îles isolées, le réseau satellitaire d’Elon Musk inquiète le gouvernement, qui redoute un bouleversement économique en cas d’autorisation au Fenua.
 
Le modèle économique de Starlink, le réseau satellitaire d'Elon Musk, bouleverse déjà le secteur des télécommunications à l'échelle mondiale. Conçu pour fonctionner en BtoC (business to consumer), il s’adresse directement aux consommateurs, sans passer par les opérateurs traditionnels. Déjà largement adopté par les marins et voyageurs, Starlink s’implante progressivement dans de nombreux pays. Après l'Amérique du Nord et l'Europe, c'est l'Afrique – parfois enclavée numériquement et où l’accès à internet reste parfois un luxe – qui est dans le viseur du géant américain. Aujourd’hui, l'entreprise revendique une présence dans plus de quinze pays du continent.
 
Mais au Fenua, le déploiement de Starlink se heurte à un cadre réglementaire strict. L'Office des postes et télécommunications (OPT) détient le monopole des télécommunications extérieures et internationales. Officiellement, un abonnement territorial à Starlink est donc impossible. Pourtant, certains rusent en souscrivant des abonnements “Itinérance”, normalement destinés aux plaisanciers et aux voyageurs, afin de capter internet dans leur embarcation via le satellite.
 
D'autant que la demande, elle, est réelle. “De nombreuses personnes qui souhaitent utiliser Starlink en Polynésie nous saisissent par mail”, confirme Raimana Lallemant-Moe, à la tête de la Direction générale de l’économie numérique (DGEN). Une affaire est d'ailleurs en cours devant le tribunal administratif. Un requérant, résident polynésien, conteste l'interdiction d'importer l'équipement Starlink. “Ce n'est pas un secret. La décision du tribunal nous aidera à clarifier la situation et à y voir plus clair”, ajoute le directeur de la DGEN.
 
Un tsunami économique en vue
 
Dans les îles les plus isolées, où le réseau est aléatoire voire inexistant, Starlink apparaît comme une bouée de sauvetage numérique. “L’accès aux télécoms est fondamental. Une connexion de qualité doit être accessible partout. Dès lors, passer par Starlink deviendra inutile.” Mais pour l’heure, la demande d’une alternative rapide et efficace est forte. Et là réside le paradoxe : si Starlink offre une solution immédiate, son modèle pourrait aussi fragiliser très rapidement l’économie locale. Car derrière la promesse d'un internet illimité et accessible à tous, le modèle économique de Starlink inquiète. “D'un point de vue macroéconomique, les conséquences pourraient être catastrophiques”, prévient Raimana Lallemant-Moe. “L'entreprise va tuer le marché des télécommunications locales. Et ils ne vont payer aucune fiscalité en Polynésie ni créer de l'emploi.”
 
Là où les opérateurs locaux comme l’OPT et Vodafone investissent lourdement dans des infrastructures (fibre optique, câbles sous-marins, pylônes réseau), Starlink fonctionne avec une approche radicalement différente : une antenne et un abonnement suffisent. Aucun intermédiaire, aucune maintenance locale, aucun emploi créé sur place. Cette “uberisation” du marché des télécoms menace les acteurs historiques et récents, qui pourraient être réduits au rôle de spectateurs impuissants.
 
L'autre danger réside dans l'écrasement des prix. Les opérateurs locaux amortissent leurs investissements sur plusieurs décennies. Starlink, grâce à sa flotte de satellites déjà en orbite, peut casser les prix. Un dumping technologique qui risque d’étouffer les petites entreprises, incapables de rivaliser avec une telle flexibilité tarifaire. “Certains pays, comme le Nigeria en Afrique, voient déjà les effets néfastes de l’arrivée de Starlink. Après avoir tué la concurrence, ils ont doublé leurs prix”, met en garde le directeur de la DGEN. Enfin, la dépendance à un acteur unique pose également un enjeu majeur de souveraineté numérique.
 
Vers un modèle plus encadré ?
 
Si le gouvernement polynésien se montre prudent face à Starlink, il ne rejette pas pour autant la technologie satellitaire. Une alternative semble se dessiner avec OneWeb, une entreprise londonienne, concurrente européenne d'Elon Musk, qui opère en BtoB (business to business). À la différence de Starlink, OneWeb ne vise pas directement le consommateur final, mais propose ses services aux opérateurs locaux. Concrètement, l'OPT pourrait acheter de la connectivité satellitaire et la redistribuer aux usagers. Ce qui pourra préserver l'économie locale.
 
Moetai Brotherson suit le dossier de près et rencontre régulièrement les dirigeants de OneWeb lors de ses déplacements à Paris. “Il faut trouver un équilibre avec ces nouvelles technologies et un juste milieu”, insiste Raimana Lallemant-Moe. Une réforme du Code des postes et télécommunications pourrait même être envisagée pour adapter le cadre réglementaire à cette révolution numérique. “La technologie bouge vite et le droit est moins rapide. Mais on va s'adapter.”
 
Reste à voir si la justice administrative accédera à la requête d’importation d'équipements Starlink. Une décision qui pourrait contraindre le gouvernement à manœuvrer plus vite que prévu sa réforme du code des télécoms.

 

Rédigé par Thibault Segalard le Vendredi 21 Février 2025 à 15:30 | Lu 8015 fois