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​Les retombées de l’essai Centaure à Tahiti


Les enfants ont été davantage impactés que les adultes et certaines communes ont été plus exposées que d'autres (Source : rapport ASNR).
Les enfants ont été davantage impactés que les adultes et certaines communes ont été plus exposées que d'autres (Source : rapport ASNR).
Tahiti, le 6 mars 2025 – Le récent rapport de l’ASNR sur l’évaluation de l’exposition radiologique des populations tahitiennes aux retombées atmosphériques de l’essai Centaure du 17 juillet 1974 indique que, dans l’année qui a suivi, les jeunes enfants ont été davantage impactés que les adultes, avec des doses plus importantes dans certaines localités comme Hitia’a, le plateau de Taravao ou encore Teahupo’o. L’exposition externe et l’ingestion sont principalement en cause. Malgré la mise en œuvre d’une méthodologie “différente”, certaines “incertitudes” demeurent.

 
Fin février, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), née de la récente fusion de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a publié un rapport d’une cinquantaine de pages portant sur l’évaluation de l’exposition radiologique des populations tahitiennes aux retombées atmosphériques de l’essai Centaure.
 
Les 193 tirs opérés par la France entre 1966 et 1996 en Polynésie n’ont pas été sans conséquences pour les îles habitées, de l’archipel des Gambier à l’atoll de Tureia, en passant par Tahiti. Six des 41 essais atmosphériques opérés jusqu’en 1974 à Mururoa et Fangataufa, dont l’essai Centaure, ont fait l’objet d’estimations par la direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), en 2006. D’autres études ont suivi, sans oublier les révélations du livre-enquête Toxique, publié en 2021. Cette même année, suite au rapport d’expertise de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), la direction générale de la santé a sollicité l’IRSN pour répondre à l’une des recommandations de ce rapport : “essayer d’affiner les estimations de doses reçues par les populations locales”. Une étude préliminaire a été présentée au Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) en juillet 2022, et fait aujourd’hui l’objet d’un rapport suite à l’audition de l’IRSN par la Commission d’enquête parlementaire sur les conséquences des essais nucléaires en Polynésie française.
 

​Une modélisation “différente”


Une méthodologie “assez différente” est mise en avant dans le cadre de cette étude, qui porte sur les trois principaux types d’expositions : les rayonnements externes, l’inhalation des particules et leur ingestion par l’intermédiaire de denrées alimentaires contaminées. “Bien que de nombreuses mesures radiologiques aient été effectuées à Tahiti lors des retombées de l’essai Centaure et dans les semaines qui ont suivi, elles ne permettent pas à elles seules d’estimer les doses reçues par la population ; elles doivent être précisées et complétées par des estimations supplémentaires obtenues par calcul. Aussi, pour estimer les doses à la population, l’IRSN devenu ASNR a adopté une méthode qui repose sur l’utilisation combinée des résultats de mesures disponibles et d’un modèle dynamique de transferts des radionucléides dans l’environnement mis en œuvre dans la plate-forme de modélisation Symbiose. Les résultats de mesure disponibles ont été utilisés comme données d’entrée du modèle [...]. Les évolutions dans le temps et dans l’espace des niveaux de contamination ainsi réestimées ont permis ensuite d’évaluer les doses efficaces et équivalentes à la thyroïde reçues par les personnes de tous âges résidant sur les six localités choisies comme étant représentatives de la variabilité spatiale des expositions”, peut-on lire.
 

Pour quels résultats ?


Les conclusions du rapport, assorties de nombreux tableaux et graphiques détaillés, sont les suivantes : “Les doses efficaces ainsi calculées pour les douze mois qui ont suivi les retombées radioactives de l’essai Centaure varient de 0,4 mSv pour des adolescents ou des adultes résidant à Taravao, à 5,6 mSv pour des enfants de 1 à 2 ans résidant à Hitiaa. De manière générale, les doses les plus faibles sont celles estimées pour les adultes et les doses les plus élevées sont celles estimées pour les très jeunes enfants. Pour toutes les classes d’âge, les doses efficaces les plus élevées sont estimées là où les dépôts radioactifs les plus importants ont été mesurés – Hitiaa et Teahupoo/plateau de Taravao. À l’inverse, les doses les plus faibles concernent les zones où les dépôts ont été les plus faibles – Papeete et Taravao. Les doses à la thyroïde varient entre 3 mSv et 59 mSv en suivant les mêmes logiques d’analyse liées aux classes d’âge et aux lieux de résidence”. Les voies d’expositions prédominantes sont l’ingestion et l’exposition externe. Les doses efficaces et les doses équivalentes à la thyroïde résultent principalement de l’incorporation d’iode 131 via la consommation de légumes et de lait (à plus de 80% pour les doses équivalentes à la thyroïde).
 
Précision importante : ces résultats sont “entachés d’incertitudes” concernant certains paramètres d’exposition, comme l’environnement ou l’origine des denrées consommées. Les ordres de grandeur “à retenir” seraient donc que “les doses efficaces consécutives aux retombées de l’essais Centaure sur Tahiti estimées dans cette étude sont de l’ordre du millisievert, allant de moins de 1 millisievert à quelques millisieverts ; les doses équivalentes à la thyroïde estimées vont de quelques millisieverts à quelques dizaines de millisieverts”. Il est également rappelé que ces estimations “moyennes” ne permettent pas d’individualiser les calculs de doses. Reste à savoir comment cette nouvelle étude sera accueillie au Fenua, tandis que le seuil du millisievert fixé par la loi Morin fait toujours débat, de même que la reconnaissance des maladies transgénérationnelles. 
 

​Dose efficace et dose équivalente à la thyroïde

Cette étude distingue deux types de doses, exprimées en millisievert (mSv) : la dose efficace, qui permet de quantifier et de comparer les différentes expositions en prenant en compte les spécificités des différents radionucléides et de l’ensemble des organes exposés ; et la dose équivalente à la thyroïde, qui permet de quantifier spécifiquement l’atteinte de cet organe plus particulièrement exposé.

​Le 17 juillet 1974

Simulation numérique de la dispersion atmosphérique du nuage radioactif issu du tir Centaure.
Simulation numérique de la dispersion atmosphérique du nuage radioactif issu du tir Centaure.
Ce rapport rappelle les circonstances de l’essai nucléaire Centaure, déclenché sur l’atoll de Mururoa le 17 juillet 1974, à 8 heures : “L’explosion a généré un nuage radioactif dont le plafond a atteint une altitude maximale de 5.200 mètres, très inférieure à l’altitude escomptée initialement de 8.500 mètres. Contrairement aux prévisions qui prédisaient des retombées radioactives au nord, le nuage a été transporté vers l’ouest-nord-ouest à une vitesse moyenne de l’ordre de 20 km/h, atteignant ainsi l’île de Tahiti dans la journée du 19 juillet, moins de deux jours après l’explosion”. D’après le rapport de campagne du Service mixte de surveillance radiologique (SMSR) de 1975, le nuage radioactif s’est déplacé à faible altitude en suivant une trajectoire Tematangi-Hereheretue-Tahiti, où les retombées ont été intensifiées par la pluie dans la nuit du 18 au 19 juillet, et dans la journée qui a suivi. “L’arrivée du nuage sur Tahiti a occasionné une brusque augmentation de la contamination de l’air et du rayonnement ambiant, ce dernier ayant atteint sa valeur maximale sur l’île entre 48 et 54 heures après le tir. La survenue de précipitations intermittentes et de forte intensité, conjuguée aux effets de blocage des masses d’air par le relief, a occasionné des dépôts radioactifs très hétérogènes qui ont été jusqu’à 100 fois plus importants très localement dans le sud de l’île que dans l’ouest”, souligne l’ASNR. 

Rédigé par Anne-Charlotte Lehartel le Jeudi 6 Mars 2025 à 14:28 | Lu 3055 fois