Severodonetsk est tombée mais la guerre n'a probablement pas basculé


Anatolii Stepanov / AFP
Paris, France | AFP | vendredi 24/06/2022 - En quittant Severodonetsk, les forces ukrainiennes admettent de facto leur épuisement et reculent face au rouleau compresseur russe, mais ce dernier ne pourra peut-être pas pour autant exploiter la faille et changer le cours de la guerre.

Les analystes occidentaux prévenaient ces temps derniers : les pluies de bombes russes ont fini par user le moral des troupes de Kiev, leurs unités, leurs équipements. Voir une ville tomber, après plusieurs semaines de combats meurtriers, est donc logique. 

"Les unités ukrainiennes sont épuisées, exsangues. Elles ont eu des pertes terribles avec des bataillons complètement neutralisés", explique un haut gradé français sous couvert de l'anonymat, évoquant des unités de 300 ou 400 hommes dont il n'est resté qu'une vingtaine de valides.

"Ceux qui arrivent en renfort savent qu'ils vont en enfer. Peut-être assiste-t-on à une phase de bascule sur l'usure morale", ajoute-t-il, en référence à l'euphorie des premières semaines lors desquelles les Ukrainiens avaient bloqué l'avancée russe et forcé Moscou à se concentrer sur l'est du pays. 

La perte de Severodonetsk, jugée tactiquement fondamentale pour le contrôle du Donbass, constitue à la fois un revers pour Kiev et le symbole d'un rapport de force aujourd'hui compliqué. 

"Zelenski n'a presque plus d'hommes pour faire la guerre", assurait cette semaine sur Telegram le politologue russe pro-Kremlin Sergueï Markov. "L'Otan peut envoyer énormément d'armes. Mais l'Otan a peur d'envoyer ses soldats", ajoutait-il en promettant une "chute" rapide de l'armée ukrainienne avec sa "plus grande défaite après Marioupol".

C'est une "victoire pour la propagande russe", relève un analyste de la société privée britannique de sécurité Janes. Mais il tempère son impact stratégique: "Severodonetsk n'est pas un pivot (...). Les forces russes avaient enregistré des gains ailleurs ces quatre derniers jours". 

"Éviter le contact direct"

Les Ukrainiens, qui n'ont pas renoncé à la ville jumelle de Lyssytchansk, n'ont pas de raison d'anticiper une percée russe. "La vision globale - une guerre lente de positions retranchées - n'a guère changé", résume pour l'AFP Ivan Klyszcz, chercheur à l'université estonienne de Tartu. 

"On ne peut pas s'attendre à une percée russe massive. Le retrait était probablement prévu auparavant et peut être considéré comme tactique", affirme-t-il, soulignant que la résistance ukrainienne a permis à Kiev de consolider ses arrières.

Les premiers jours de l'invasion russe avaient rappelé que la "guerre-éclair" relevait du fantasme. Les Russes n'ont pas envahi l'Ukraine sans résistance, ils ne progresseront pas sans lutter.

Leurs pertes ont été extrêmement lourdes au début de la guerre, pesant sur la façon dont Moscou a envisagé la suite, en particulier le principe du déluge de feu en préalable au déploiement des troupes. 

"Les Russes peuvent avancer tant qu'ils sont couverts par le feu de leur artillerie. Sinon, cela devient aussi très dangereux pour eux", assure Alexander Grinberg, analyste au Jerusalem Institute for Security and Strategy (JISS), rappelant leur volonté "d'éviter le contact direct" avec l'ennemi.

Percer le front et pénétrer rapidement supposerait aussi une mobilisation matérielle et humaine dont Moscou n'est pas forcément capable.

"Defendre en profondeur"

"Aucune solution n'est prévue pour gérer la pénurie des ressources humaines côté russe. Tant que Moscou n'annonce pas une mobilisation générale, sa progression continuera d'être lente et la guerre d'être longue", poursuit Alexander Grinberg.

Depuis le début de la guerre, les Ukrainiens ont choisi de résister, parfois jusqu'au dernier homme, sur les points stratégiques clés. La guerre profitant à la défense, cette tactique a ralenti son adversaire, fût-ce à des coûts humains exhorbitants.

"Combattre intelligemment dans le contexte actuel, c'est passer à une posture défensive", écrivait il y a une semaine l'ancien colonel français Michel Goya. Pour les Ukrainiens, "il faut défendre en profondeur, en acceptant de perdre du terrain à l'avant pour sauvegarder ses forces, tout en faisant payer cher en hommes et en temps chaque kilomètre carré gagné par les Russes".

Il est donc probable que les jours à venir ressemblent aux précédents. "Soit les troupes s'enterrent de nouveau (dans de nouvelles tranchées), soit les Russes limitent leurs actions pour lancer quelque chose de plus gros en août", anticipe le haut gradé français.

L'analyste de Janes prévoit que les combats se poursuivent quand même à Severodonetsk. Mais les forces russes devraient "avancer prochainement pour encercler Lyssytchansk et augmenter la pression sur Bakhmout et Sloviansk", en direction du fleuve Dniepr, vers l'ouest.

"C'est un moment particulièrement difficile pour l'Ukraine", tranche Ivan Klyszcz, décrivant des protagonistes également fatigués et soumis à des problèmes d'approvisionnement. 

"Nous sommes loin d'une impasse, mais je n'attends pas de changement par rapport à la situation actuelle : des combats lents et coûteux sur tous les fronts".

le Vendredi 24 Juin 2022 à 05:05 | Lu 332 fois