En Indonésie, des tribus victimes de la déforestation se tournent vers l'islam


Batang Hari, Indonésie | AFP | vendredi 16/06/2017 - Vêtus d'un pagne et armés de fusils, des nomades chassent au milieu de palmiers à huile sur l'île de Sumatra. Maigres, ces hommes à la peau hâlée cherchent désespérément du gibier dans une forêt tropicale dévastée par les coupes de bois qui ruinent l'existence des tribus en Indonésie.

L'Indonésie est le premier producteur mondial d'huile de palme, une industrie qui encourage la déforestation et pèse de plus en plus sur le mode de vie traditionnel des nomades.

Alors à deux heures de route de ce terrain de chasse, environ 200 nomades sur les 3.500 de la tribu des "Orang Rimba" viennent de changer de vie: ils se sont sédentarisés... et convertis à l'islam, religion majoritaire dans ce pays d'Asie du Sud-Est.

Ces nomades avaient été approchés par une ONG islamique et des représentants des autorités indonésiennes qui encouragent les membres de tribus à se sédentariser, afin de faciliter l'aide et le recensement. Or pour obtenir une carte d'identité ouvrant droit à l'aide publique en Indonésie, toute personne doit déclarer une religion. Ce qui, dans le pays musulman le plus peuplé au monde, explique largement la conversion à l'islam des peuples indigènes, presque tous animistes au départ.

Depuis janvier, ces 200 "Orang Rimba" vivent dans le district de Batang Hari, situé dans la province de Jambi. Assis dans une hutte sur pilotis, des enfants portant des calottes de musulmans et des hijabs y récitent le Coran.

"Dieu merci, l'Etat prête maintenant attention à nous, alors qu'avant notre conversion, il nous ignorait", raconte Muhammad Yusuf, un leader de cette communauté qui reçoit désormais de la nourriture et des vêtements.

- Un choix désespéré -
L'initiative de ces "Orang Rimba" --qui signifie "habitants de la jungle-- est en réalité un choix désespéré mettant en exergue l'échec du gouvernement à défendre les nomades, estiment des défenseurs des droits des peuples indigènes.

Des défenseurs des droits des populations indigènes, eux, regrettent que même les groupes tribaux qui avaient réussi jusqu'ici à rester nomades soient désormais tentés de renoncer à leur mode de vie, en raison des difficultés à survivre dans la nature.

"C'est l'échec de l'Etat qui ne sait pas les protéger", confie à l'AFP Rukka Sombolinggi, secrétaire général de l'organisation de protection des peuples indigènes AMAN, en référence à la déforestation.

En conséquence, les nomades "se tournent vers des prédicateurs ou l'Eglise dans certaines régions, car ceux-ci leur offrent une protection", dit-elle.

- Les tribus: 70 millions de personnes -
En Indonésie, un archipel de 17.000 îles et îlots qui possède une des plus grandes forêts tropicales de la planète, les tribus représentent environ 70 millions de personnes sur une population totale de 255 millions d'habitants.

Parmi les tribus les plus connues figurent les Dayaks de l'île de Bornéo, tatoués de la tête au pieds, et les Mentawi, qui aiguisent leurs dents pour paraître plus beaux. Mais les "Orang Rimba" sont un des rares groupes nomades vivant en permanence dans la jungle.

Yusuf souligne qu'il était de plus en plus difficile de trouver de la nourriture en forêt, et que les conflits opposant des membres de sa tribu à des représentants de sociétés convoitant leurs terres se multipliaient.

Aujourd'hui, les quelque 200 "Orang Rimba" qui ont renoncé au nomadisme ont changé de vie et d'apparence.

Ils ont troqué leurs étoffes traditionnelles contre des vêtements offerts par les services de l'Etat et des ONG.

"C'est plus agréable d'être dans un village comme celui-ci, nous vivons mieux", dit Yusuf. Il a adopté ce nom islamique après être devenu musulman. Auparavant, il s'appelait Nguyup.

- Croyances superstitieuses -
Tous les "Orang Rimba" ne sont cependant pas prêts à franchir le pas. D'autres membres de la tribu vivent toujours dans la jungle. Ils s'abritent sous des bâches en plastique fixées à des tiges en bois et chassent les quelques animaux qu'ils trouvent dans les plantations de palmiers à huile.

Ils changent d'endroit en moyenne trois fois par mois pour trouver du nouveau gibier et à chaque fois qu'un membre de la tribu meurt, comme l'exigent leurs coutumes. Malgré les conditions de vie difficiles et la malnutrition, ils restent résolument opposés à toute conversion à l'islam et à un mode de vie sédentaire.

"Selon nos traditions, la conversion n'est pas autorisée", affirme à l'AFP Mail, le leader du groupe. "Nous craignons d'être capturés par des tigres si nous manquons à notre serment", dit-il en évoquant des croyances superstitieuses.

D'autres nomades dans le pays s'étaient déjà convertis au sédentarisme et à l'islam, mais jamais autant en une seule fois. A la grande satisfaction des autorités qui encouragent la vie en société.

Depuis sa conversion à l'islam, Yusuf dit ressentir une certaine "tranquillité".

Mais il avoue que l'adaptation a pris un certain temps. Et sa famille attend toujours de recevoir les papiers d'identité promis...

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Rédigé par () le Samedi 17 Juin 2017 à 07:10 | Lu 487 fois